Tango argentin une danse de bal

Une réflexion de Nathalie Clouet

France - Paris - Centre de Ressources Musique et Danse 1997
Vivre, représenter, recréer le bal - Édition Cité de la musique


FACE A L'HISTOIRE

LE TANGO est tout un système de concepts, d'images, de mots et de pratiques dont certaines d'ordre rituel. On ne peut comprendre une partie de l'ensemble en l'isolant du tout, a dit Maria Suzana Assi.
Le tango argentin est nomade. Né la fin du siècle dernier sur les rives du Rio de la Plata, il est le fruit d'une communauté d'hommes et de femmes très différents les uns des autres. Ces gens se sont croisés dans les rues de la modernité pour inaugurer l'ère de la société de consommation. En marchant, ils effacent les traces de leur tradition mais en même temps, ils imprègnent des saveurs de leurs terres d'origine les trottoirs de la ville de Buenos-Aires.

Petit à petit, ils mettent en commun leurs contradictions.
Il en résulte une culture codifiée.
Aujourd'hui, le tango argentin ne cesse de voyager.

HISTOIRE DES PREMIERS IMMIGRANTS

Le plus vaste estuaire du monde "couleur de lion" (Expression de J.L. Borges pour désigner le Rio de la Plata), l'estuaire du Rio de la Plata formé par le fleuve Parana et Uruguay est découvert en 1516 par l'espagnol Dias de Solis. Santa Maria de Buenos Aires est fondée une première fois lors d'une autre expédition espagnole (dirigée par Pedro De Mendoza) en 1536. Abandonnée puis détruite la " porte sur la mer " (Acte de la deuxième fondation de Buenos-Aires en 1580) sera re-fondée en 1580 par Juan de Garay.

Dès 1713, et jusqu'en 1825, les anglais alimentent en esclaves toute l'Amérique du Sud qui, tout comme les premiers immigrants, arrivent par la " ville au bord du fleuve immobile ". (Livre fameux d'Eduardo Mallea).

En 1776, Buenos-Aires, d'abord comprise dans la vice Royauté de Lima, devient vice Royauté de la Plata qui comprend, outre l'Argentine actuelle, la Bolivie, l'Uruguay, le Paraguay et une zone aujourd'hui brésilienne.

En 1806 et 1807, les Anglais voudront s'emparer sans succès de Buenos-Aires. En 1810, la vice royauté est déposée puisque le 25 mai, les habitants de Buenos-Aires s'érigent en gouvernement et proclament la naissance de la Nation argentine.

Le 9 juillet 1816, les espagnols sont vaincus, le pays est proclamé indépendant par le Général José San Martin, sous le nom de " PROVINCES UNIES DU RIO DE LA PLATA "

Au lendemain de l'indépendance, la population est complètement métissée entre indiens, noirs et blancs. Les GAUCHOS s'opposent aux blancs : les CRIOLLOS, qui ne représentent qu'environ 5 % de la population.

Les partisans " unitaires " qui veulent un état centralisé, luttent contre les partisans " fédéraux " qui veulent une fédération des provinces.

Cela aboutira à la dictature, menée par Juan Manuel de Rosas dès 1829.

Rosas repoussa les flottes française et anglaise qui voulurent s'emparer des avantages économiques offerts par le port argentin, mais les anglais réussirent à occuper les îles Malouines en 1833. En 1853, à la chute de Rosas, la constitution stipule : " Le gouvernement fédéral favorise l'immigration européenne et ne pourra restreindre ou limiter ni taxer d'impôts d'entrée sur le territoire argentin, d'étrangers venus travailler la terre, améliorer l'industrie et développer les sciences et les arts ".

Ceux qui entreprirent le voyage étaient des pauvres souvent analphabètes.
Ils s'installaient à la périphérie des grandes villes, notamment Buenos-Aires.

À partir de 1859, l'Argentine connaît une période de développement économique intense, notamment avec des capitaux anglais de 1865 à 1870. Pour faire la guerre de la triple alliance (ARGENTINE - BRÉSIL - URUGUAY) contre le PARAGUAY, on affranchit les hommes de race noire parce qu'on a besoin d'hommes pour faire la guerre.

On extermine les indiens sauvagement, notamment lors de "la conquête du désert " menée en 1879, et ce, jusqu'au début du 20ème siècle. Pendant ce temps, des turcs, des juifs d'Europe centrale, des libanais, des écossais, des allemands, des portugais, des italiens, des gallois, des arméniens arrivent ; le grenier européen se constitue. En 1878, surgissent les premières grèves organisées par les associations syndicales argentines créées par des immigrés. On permet de déporter les agitateurs étrangers. En 1880, Buenos-Aires, la plus riche ville d'Amérique du Sud, devint CAPITALE FEDERALE, séparée économiquement des autres provinces.

Déçus, mécontents, plus de la moitié des immigrés s'en retournent chez eux.

Les autres, ceux qui n avaient pas le choix, s'installent tant bien que mal. Mais, devenus argentins à part entière. Ce sont eux qui bâtissent le pays et qui lui donnent son tango. Une musique à l'image de leur déracinement.


LÀ OU LA DANSE ET LA MUSIQUE SE MELENT

Quelqu'un demande un tango, et en guise d'explication, siffle quelques mesures entendues dans une fête de noirs ou, pour mieux se faire comprendre, esquisse une ou deux contorsions moqueuses.
Le musicien croit reconnaître une habanera, rythme que ses doigts connaissent bien, et il joue quelques notes de cette musique venue des Caraïbes il y a quelques années déjà.
Timidement, quelqu'un le corrige.
Ce qu'on lui a demandé serait plutôt une milonga.
Puis, un autre musicien qui se souvient, joue un curieux mélange de l'une et de l'autre, et la musique commence à se transformer.
Une sorte de jeu dont les protagonistes ignorent qu'ils sont en train de fonder un mythe." Horacio Salas.

Au début du 20ème siècle, on définit le TANGO comme étant de la musique, de la danse, puis également comme un art de la parole mais le TANGO définit aussi et surtout, une façon de vivre : un vécu.

TANGO : PHÉNOMÈNE LIÉ À LA CONCENTRATION D'INDIVIDUS EN MILIEU URBAIN

LE TANGO est une tradition qui se déplace.
Cet état déplacé, le différencie des folklores pour en faire une culture du voyage.

Voyage des immigrants qui écrivent leur roman, pas à pas, dans la ville de Buenos-Aires.

Ce roman est un livre ouvert à la structure déchirée.

Même dans cette ville, les argentins vivent comme des gens du voyage.

Avec un instrument sous le bras ou un air siffloté au coin des lèvres, ils mettent en pratique la théorie du voyage.

Confrontés à l'urgence d'un espace social, ils bougent, ils jouent, ils parlent.

De leur maladresse, ils éditent la culture TANGO ; suppriment, corrigent, changent, y travaillent intensément. Parce qu'ils sont des étrangers ; les gens en Argentine mettent en commun leur rien existentiel et racontent le roman qu'ils sont eux-mêmes en train d'écrire.

Finalement, ils réussissent à ouvrir l'entreprise TANGO en introspectant au fond deux-mêmes.

Un parolier écrira :

JE VEUX MOURIR AVEC MOI
SANS DIEU ET SANS CONFESSION
À MA PEINE, CRUCIFIE
À UNE RANCOEUR COMME ENLACÉ

CROISIÈRE D'AMOUR

Dès les premières décades du 20ème siècle, le TANGO triomphe.

De lui-même, avec esprit et sans rancune, il gagne les classes sociales les plus aisées.

En 1912, un mondain organise une nuit du TANGO au palais des Glaces, une patinoire transformée en dancing.

En 1913, il met sur pieds un festival de TANGO de trois jours au Théâtre du Palace.

Il s'arrange pour être soutenu par un Comité de Dames aux origines sociales irréprochables.

Ce Baron avertit les danseurs d'éviter les figures sauvages et érotiques.

Le premier soir fut monotone ; les deux soirées suivantes, avec une baisse du prix d'entrée, la manifestation s'anima davantage.

Même si on trouve encore aujourd'hui des argentins qui condamnent le TANGO ; Le TANGO ARGENTIN devient pendant de très longues années, la seule conséquence avouable de la Fondation de la Nation Argentine, ici à Buenos-Aires et ailleurs dans le monde entier.

Malgré ces origines nègres et populaires, malgré les avertissements répétés qui sont lancés au nom de la morale catholique, en France, en Angleterre, en Russie, en Italie, en Amérique : le TANGO voyage et s'introduit.
Dans les classes les plus aisées, dans les milieux les plus fermés, on danse le TANGO ARGENTIN.

Le TANGO se transforme en mode. Une mode propulsée par le progrès, telle que l'invention du cinéma (1875) ou du phonographe (Edison 1877).

On se divertit de cultures "étranges", de cultures à l'image des voyages de l'Europe colonialiste. La TANGOMANIA est un fruit exotique.
Le TANGO se travestit.

En Europe, suite à la crise de 1929, la danse de TANGO se démode.

Dans le monde, on en oublie les passes et les audaces.

Le TANGO s'éloigne et retourne chez lui.

L'ÉPI DE MAIS

A Buenos-Aires, chacun invente le TANGO ARGENTIN, comme on invente un marteau pour planter un clou pour accrocher une casserole, pour faire la soupe, le TANGO ARGENTIN est un atelier improvisé ;
Un réseau de milliers d'individus connus ou inconnus qui passent beaucoup de temps à se construire une culture : leur TANGO.

Leur TANGO est une ruse métaphysique qui humanise le destin.

Leur TANGO est un miroir intelligent qui rend leur ville plus habitable.

Buenos-Aires est discontinue, hétérogène mais quotidiennement, l'invention TANGO impose son équilibre salubre, son 2 par 4.

Leur 2 par 4 a la sagesse biologique de leurs battements de coeur.
La cadence régulière et répétitive du TANGO leur permet de régler le dedans sur le dehors, d'oeuvrer par eux-mêmes en sortant d'eux-mêmes une production : une musique, un poème, une danse.

À Buenos-Aires, leur TANGO est leur matière spirituelle, leur esprit incarné.

Tous les éléments qui constituent la théorie de leur TANGO sont solidaires.

A Buenos-Aires , la démarche de l'homme le rend unique
En marchant, il oublie les traces invisibles laissées derrière lui mais il n'oubliera jamais de marcher.

LA DANSE

Pourquoi y a-t-il actuellement, en Europe et dans le monde, une vogue de TANGO ARGENTIN dans les grandes villes ? Pourquoi les citadins se réunissent-ils au bal tango ?

Le TANGO ARGENTIN, bien entendu, permet de se toucher, de se sentir.

Tous les jours, nous nous déplaçons au milieu de dizaines de personnes mais nous sommes plutôt des points isolés qui vaquons à nos occupations pour assumer notre rôle social.

De ce fait, nous ressentons le besoin d'appartenir à de petits groupes pour partager des activités en commun.

En nous rapprochant, par le biais d'une activité, des relations conviviales se tissent.

On se fait même des amis, avec qui l'on échange en dehors de l'activité proprement dite.

En dansant le TANGO, on échange quelque chose de plus physique qu'avec un ami proche, sans pour autant avoir les désavantages des systèmes amoureux.

L'autre, est généralement une personne du sexe opposé.

Vivre une telle sensualité n'est pas si courant.

De l'autre, on a une impression très intime.

En dansant le TANGO ARGENTIN, les traits de caractère dominants de chacun de nous sont à découvert.

Psychologiquement, à travers le mouvement, on se connaît mieux.

Le fait d'être 2, révèle.

Par le corps, on échange une intense sensualité sous le couvert du rôle que l'on tient dans le couple de danse.

Danser le TANGO ARGENTIN est une activité qui n'est envisageable qu'avec une pratique régulière.

Ainsi, on sera sure de se retrouver, dans certains lieux, d'une fois sur l'autre, sans même avoir forcément besoin de se donner rendez-vous.
C'est rassurant.

Et puis, finalement, on s'amuse bien, en dansant le TANGO, on oublie tout.

En tout cas, par le jeu du couple, on passe à un autre niveau de préoccupation.

Socialement, l'archétype Tango existe via Gomina et Carlos Gardel qui personnifient à son époque l'attrait des argentins pour tout ce qui n'est pas argentin.

Tout le monde aujourd'hui sait que le TANGO existe.

Le mot TANGO réapparaît.

La métaphore TANGO est facilement utilisée par les médias.

Les programmateurs de salles de spectacles, les publicistes, les journalistes, nous donnent du TANGO ARGENTIN pour nous divertir ou plus vicieusement pour nous obliger, face à la solitude, à penser aux relations sexuelles ou hiérarchiques entre les hommes et les femmes.

Plus rarement, ils utilisent le TANGO ARGENTIN comme un symbole de fin de siècle décadent.

Cause ou conséquence, aujourd'hui, toutes sortes de gens s'expriment au sujet du TANGO ARGENTIN devant d'autres.

Toutes sortes de gens deviennent danseurs ou professeurs de TANGO Argentin ou adoptent le TANGO comme un nouveau mode de vie.
Le TANGO ARGENTIN est aujourd'hui un laboratoire, dans lequel on expérimente si le fait d'être un spécialiste, un professionnel, un artiste, un amateur, un couple, un individu, un spectateur ou même un argentin, a encore une valeur sociale.

Le TANGO ARGENTIN révèle une problématique.

Est-ce-qu'avoir un travail, exercer un art, pratiquer un loisir, vivre en couple, se cultiver par l'intermédiaire des médias et même avoir une nationalité, sont des valeurs sur lesquelles on peut toujours s'appuyer pour exister ?

Ou en est aujourd'hui le concept de société ?

LA NOTION DE COUPLE

Voyons maintenant de plus près qu'est ce que le TANGO ARGENTIN.

Cela nous aidera à comprendre pourquoi aujourd'hui cette danse et ce qui l'entoure sont à la mode.

Même si le TANGO ARGENTIN permet de changer constamment de partenaire, cette danse, comme toutes les danses de couple, est tout de même à l'image de la monogamie des sociétés occidentales.

L'image aussi, du Sacro Saint Péché originel.

Pourtant, lorsqu'on côtoie " Le Reptile du lupanar " (Leopoldo Lugones) , il est impossible de faire part à sa moitié de son propre vécu de la danse, au niveau de la relation affective et charnelle.

Lorsqu'on est enlacé, il faut simplement participer.

LE GUIDE ET LE PARTENAIRE

LE TANGO ARGENTIN est une danse guidée par l'un des deux danseurs.

Le guide conduit son partenaire à se déplacer.
Le guide demande au partenaire de changer de place ou de s'immobiliser.

La connaissance de ces informations de déplacement par le partenaire, se produit simultanément au déplacement du guide.

Si le guide a le plaisir d'induire le déplacement, le partenaire a le plaisir de réagir à la trajectoire induite simultanément à son guide.

Le partenaire est l'outil indispensable au guide et vice-versa.

Le guide ne peut agir qu'en présence d'un partenaire.
Le partenaire ne peut se déplacer qu'en suivant son guide.

Le guide et le partenaire sont le prolongement l'un de l'autre.

Ils alimentent et protègent l'un l'autre la notion de simultanéité de mouvement du couple.

Le mouvement de l'un révèle le mouvement de l'autre.

L'adresse de l'un révèle l'expérience de l'autre.

Dans la technique du TANGO ARGENTIN, la complémentarité est un moteur.
Ce moteur entretient la fluidité de la danse et la précision technique de chacun des deux danseurs.

La notion de complémentarité permet aussi de danser avec différents guides et différents partenaires de New-York à Tokyo, en passant par Buenos-Aires.

LES DEUX ELEMENTS STABLES DU TANGO ARGENTIN

Lorsqu'on danse le TANGO enlacés, face à face, chaque danseur doit bouger par rapport à l'autre danseur.

Le couple enlacé est un système de forces égales, parallèles, de sens contraires.

En dansant, enlacés, on combine deux dynamiques de mouvement simultanément.

L'enlacement crée un fluide, un milieu d'évolution .

L'expérience vécue, en couple, est la recherche de ce fluide, la recherche de l'accord, de l'harmonie.

Ce qui se passe entre les deux danseurs est une expérience et en même temps donne naissance à une forme.

Tout comme la structure anatomique du corps humain ou du couple, le rythme TANGO est une structure immuable. La musique est un vecteur d'harmonie, une base commune, un sujet de conversation.
Un fluide dans lequel on circule.

Les deux éléments stables de la danse de TANGO ARGENTIN sont le couple et la musique.

LA STRUCTURE COMBINATOIRE DU TANGO ARGENTIN

À partir de ses deux éléments stables : COUPLE et MUSIQUE, la structure du TANGO ARGENTIN est une combinatoire.
Il y a dans cette combinatoire des moments pré-chorégraphiés et des moments improvisés.

Les moments pré-chorégraphiés sont eux-mêmes sujets à des variations d'ordre spatiales et temporelles.

C'est par la pratique que les combinatoires entre les moments pré-chorégraphiés et les moments improvisés sont intégrés par les danseurs.

C'est également par la pratique que les deux types de moment se combinent et se multiplient d'eux-mêmes selon un principe exponentiel.

Avec le temps, les danseurs de TANGO ARGENTIN intègrent de mieux en mieux les structures

Avec l'expérience, ils peuvent les articuler entre elles de plus en plus.

Le but étant de pouvoir à tout moment changer de trajectoire pour improviser librement.

Pour développer un état de conscience immédiat de son propre mouvement, de celui du couple, et arriver à garder une fluidité dans la danse quel que soit l'événement : il faut danser très régulièrement.

L'acquisition de ces notions procure un véritable plaisir qui s'approche de l'accoutumance et permet d'inventer son propre style. Comme le dit Petroleo, un célèbre danseur de TANGO ARGENTIN.

Les mouvements sont la vie de la danse, il faut les rénover constamment par un acte créatif, un dépassement de soi-même volontaire ou involontaire.
La danse, tout comme les idées, vient de celui qui sait la manipuler.

LA CONSCIENCE INSTANTANEE : Sensation et identification.

Dans l'instant de la danse, le plaisir est dans le degré de conscience de la sensation.

L'erreur, par exemple, qui survient comme une inconnue, procure une sensation nouvelle au couple qui est en train de danser.

Cette nouvelle sensation sera d'autant plus forte, si le couple arrive à l'intégrer au mouvement général, sans perdre la fluidité.

Ce type de moment est très apprécié des danseurs qui aiment improviser.

" L'erreur intégrée " aux autres combinatoires procure un instant partagé unique qu'ils ne pourront vraisemblablement jamais retrouver.

Cependant, ils en seront éventuellement capables, lorsqu'ils danseront une nouvelle fois avec le ou la même partenaire, par exemple, lorsqu'ils re danseront le même TANGO, musicalement parlant.

Le TANGO ARGENTIN permet, par sa structure combinatoire, liée à la pratique, de développer la conscience de l'instant vécu.

La multiplicité des états de conscience qui se produisent en dansant, permet la multiplicité des sensations
La multiplicité des sensations ressenties, permet l'identification individuelle au sein du groupe.

Danser le TANGO permet de sentir la personnalité de chaque individu.
Danser le TANGO permet d'affirmer la personnalité.

Le TANGO ARGENTIN permet à chacun d'entre nous d'être reconnu.
Il nous identifie.

LA MARCHE A SUIVRE

Lorsqu'on danse le TANGO ARGENTIN, l'enlacement, en dehors de ses aspects sensuels de proximité, transforme le couple en un mouvement :
Une dynamique nouvelle est créée.

Cette énergie est entretenue pendant toute la danse par le rapport au sol des danseurs.

Le style de la prise d'appui au sol est le critère qui fait d'un TANGO, un TANGO ARGENTIN.

Plus simplement, le TANGO ARGENTIN est une façon de marcher.

De plus, si l'énergie créée par le déplacement du couple est entretenue par la prise d'appui au sol, la prise d'appui au sol est elle-même entretenue par la musique.

La musique appelle à marcher, la musique déclenche l'attention des danseurs jusqu'à l'implication de tout le corps du couple.

C'est l'implication de tout le corps du couple qui provoque le pas ; la mise en route des déplacements, quelle qu'en soit la chorégraphie.

Quelques professeurs font travailler cette mise en route aux élèves.

Pour sentir les deux corps dans leur globalité, on piétine le rythme de la musique sur place.

On fait passer le poids du corps d'un pied sur l'autre, sans lever les genoux.
Lorsqu'on danse avec des Milongueros expérimentés, on sent avant même de commencer à bouger que les danseurs prennent un temps de préparation qui s'apparente à un " art de concrétiser leur présence ", mais aussi à " un art de prendre quelqu'un dans ses bras".

Cet art prend son essence dans la musique et prend naissance sous la plante des pieds des danseurs.

Ce n'est qu'après s'être préparé dans une danse invisible de la posture et de la présence, que le couple de TANGO ARGENTIN se met à se déplacer.

Danser le TANGO ARGENTIN, c'est entretenir la qualité de la marche.

Rien n'est plus étonnant chez un Milonguero que sa façon de marcher.

LE PHENOMENE DE VOGUE DU TANGO ARGENTIN

Le TANGO ARGENTIN est une danse de bal, une marche, un face à face.

Aujourd'hui, dans les salles de bal, de plus en plus de femmes attendent qu'on les invite à danser.

Mais, parfois, elles se lèvent et invitent une autre femme à danser.

TETE a relevé ce phénomène en juin 97, lorsqu'il nous donnait un cours de TANGO.

" Je vois !... les femmes ici commencent à danser entre elles. Attention les gars, on va perdre les femmes ! et après, ça va pas être terrible pour nous. Même si avant, ça se faisait déjà de danser entre femmes. O.K. ! "

Qu'est-ce que cela veut dire ?

" Un spectateur même assis au premier rang, reste un spectateur et de son point de vue, l'action est toujours un spectacle.

Même si on le montait sur la scène avec son fauteuil, son attitude de base resterait celle du spectateur. "

Le savoir de l'homme ne commence pas lorsqu'il se met à contempler ses actions ; mais dans l'instance même de l'action.

Entrer dans la danse sur une piste de bal signifie que l'acte de vie, dans la mesure où il inclut une vibration humaine est déjà connaissance.

Si je danse, je peux ensuite réfléchir sur le sens du fait de danser ; mais pour savoir ce que danser veut dire, il faut d'abord et inévitablement avoir une connaissance de l'acte dansé.

Au bal, la réalité ne s'offre pas à la contemplation.
En dansant, l'être engagé sur la piste vibre, il vit.

L'acte de vie, l'acte dansé est connaissance.
Il n'est plus temps d'être spectateur.

LE TANGO ARGENTIN EST UNE DANSE DE BAL

Les meilleurs danseurs de TANGO ARGENTIN sont les danseurs qui maîtrisent le mieux cette danse en situation de bal.

Tout comme le guidage, le bal est vecteur d'harmonie.

Si l'on observe une piste de bal tango, ce qui se passe entre les deux danseurs du couple produit une dynamique concentrique et en même temps, tous les couples se déplacent en cercle autour d'un centre.

De plus, tout le monde nage dans la musique.

Elle est le fluide de communication et de propagation des mouvements : du mouvement créé par chaque couple et du sens de déplacement du groupe autour du centre.

Dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, inspiré par la musique, chaque couple met son attention à sentir sa propre danse combinatoire.

Cependant, chaque couple doit danser au milieu d'un groupe qui multiplie les difficultés intrinsèques de la danse.

Le groupe, en situation de bal, alimente donc la structure du tango de chaque couple.

C'est danser en situation de bal, dans le même " espace temps " que cette danse se réalise pleinement.

Le TANGO ARGENTIN est une danse de bal, une dépense énergétique commune, un art du déplacement en groupe.

CONSCIENCE DU GROUPE

À l'image de ce qui se produit au niveau du couple, lorsqu'on danse le TANGO ARGENTIN en bal, on développe la prise de conscience immédiate et intuitive du groupe, et de l'appartenance à ce groupe.

Cette conscience du groupe est notamment possible parce qu'il y a un centre autour duquel tous les couples tournent.

De plus, au-delà de la fluidité véhiculée par la musique, la rotation permet de faire co exister les différentes chorégraphies entre elles.

Le fait de danser le TANGO en groupe permet aux différences de s'alimenter les unes les autres et par la même, le TANGO BAL permet de diversifier les sensations chorégraphiques.

C'est " en piste " que l'on est confronté aux réseaux les plus complexes de " degré de conscience "
Avoir conscience du mouvement du bal est une condition incontournable.

Indispensable pour pouvoir bien circuler.

Si, en couple on doit être conscient de son propre mouvement, du mouvement du partenaire et du mouvement créé par le couple, en bal, on doit être conscient des déplacements des autres couples et du déplacement de son propre couple par rapport aux autres.

On doit se situer dans la fluidité de la circulation

LE BAL, UN ANTI-SPECTACLE

La piste de bal Tango, célèbre les mouvements orbiculaires quels qu'ils soient du plus intime au plus cosmique.

C'est seulement avec le temps et la pratique que ceux qui participent à la cérémonie sont initiés puis reconnus comme faisant partie du groupe par les danseurs.

On fait sentir au spectateur qu'il est indésirable et gène à l'accomplissement du rituel.

On le relègue à la périphérie du cercle, on le fascine par la complexité visuelle, on le retient hors de la piste proprement dite.

S'il ose un pas sur la piste, le néophyte est dans ce cas éjecté du mouvement du groupe qui l'envoie directement au centre même de la piste.

Il se retrouve au centre.

Il ne participe donc plus au mouvement.

Il ne peut plus " entrer dans le bal "
Le centre de la piste est immobile et doit, selon les règles, rester vide car lorsqu'on danse le TANGO, on vénère l'espace vide, qu'il s'agisse de l'espace entre les deux danseurs du couple, du centre de cercle, de l'espace vide laissé au hasard par le groupe et dans lequel on peut continuer sa danse ou de ce vide intérieur que l'on doit créer au fond de soi pour laisser entrer le TANGO en soi.

Par l'intermédiaire de la musique, du couple ou du sens giratoire du groupe, la notion d'espace vide est l'endroit où le TANGO peut exister.

Ainsi, le centre du cercle est symboliquement vénéré et doit rester vide comme sil était le TANGO lui-même. Plus concrètement, c'est seulement si le centre du bal reste vide que le bal circule bien et que par conséquent, l'acte de communion entre les danseurs du bal et le TANGO, peut être entamé.

Danser le TANGO appelle au vide.

La piste de bal, sur laquelle se réunissent les danseurs de TANGO ARGENTIN n'est certes pas un spectacle.

C'est un lieu qui n'admet pas de spectateurs.
LA PISTE DE BAL TANGO EST UN ANTI-SPECTACLE.

Les danseurs de TANGO ARGENTIN, silencieux et graves, communient dans l'espace circulaire du bal.

Leurs prières sont des danses, si différentes soient-elles, offertes au TANGO.

CONCLUSION

À partir de là, tout s'articule, toujours et encore selon des principes liés à la psychologie sociale de chaque pays où le TANGO ARGENTIN est pratiqué.

Ces principes se mèlent à l'espace, au temps et au mouvement de la danse de TANGO ARGENTIN.

Le bal de TANGO ARGENTIN contient les éléments d'une micro-société dont les principes interactifs complexes vont de la convention la plus manifeste à l'inconvenance la plus tacite.

Lorsqu'on danse sur la piste de bal, on oublie le sens intime de nos actes, mais on oublie jamais de danser.

En vous remerciant.

Nathalie Clouet
Remerciements à : Helio Torres Sophie Delaage Nardo Zalko Maud Godard

Tous droits réservés

BIBLIOGRAPHIE "Cahier d Argentine " 1994 - 1 - Ambassade de la République argentine en France. Carlos A. Esteves (Petròleo) : " Boletin " Publicacion mensual Interna Banco europeo para America Latina.Pierre Monette, " Le guide du Tango " Syros/Alternatives Paris 1991.Horacio Salas, " Le Tango " Acte Sud 1986, traduit de l'espagnol par Annie Morvan.
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